UNIVERSITE : les raisons de la colère

L’université française est en colère et de nombreuses luttes se développent actuellement : rétention des notes d’examen, grève administrative, blocages, manifestations, lancers de chaussures devant le Ministère, appels à la grève illimitée…

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3 février 2009

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L’université française est en colère et de nombreuses luttes se développent actuellement : rétention des notes d’examen, grève administrative, blocages, manifestations, lancers de chaussures devant le Ministère, appels à la grève illimitée…

Pourquoi cette colère ? Une avalanche de réformes, de décrets et de décisions arbitraires s’abat sur l’enseignement et la recherche depuis plusieurs mois. Du coup, même les moins contestataires commencent à ouvrir les yeux sur la volonté du pouvoir sarkoziste de casser ce service public, comme il le fait des autres.

Sans entrer dans les détails techniques, un petit état des lieux à l’université de Caen permettra de comprendre cette politique. La situation de notre université n’a cessé de se dégrader au fil des politiques d’austérité : actuellement, il manque plus de 300 postes de personnels IATOSS ainsi que de nombreux postes d’enseignants, dont les cours sont faits par des enseignants précaires qu’on peut « jeter » à tout moment. Quant aux crédits de fonctionnement, ils ne cessent de baisser en euros constants.

Or, ce gouvernement applique systématiquement son obsession de supprimer un poste sur deux lors des départs à la retraite. Ainsi l’université de Caen va perdre 8 postes en 2009 et devra en « rendre » également 5 en 2010 et 5 en 2011, soit 18 postes de moins en 3 ans. Quant aux crédits, s’ils diminuent relativement peu cette année, on nous prévient qu’ils subiront l’an prochain une amputation sévère, car nous serions, paraît-il, trop bien dotés selon les nouveaux modes de calcul, ce que les technocrates du Ministère appellent, dans leur jargon poétique habituel, un « excédent d’initialisation ».

Puisqu’il y aura moins d’enseignants-chercheurs pour faire tourner la machine, le gouvernement (qui, pour une fois, a tout prévu) a publié un décret permettant de doubler le service d’enseignement de certains collègues (sans augmentation de salaire, bien sûr, car la devise cachée de ce gouvernement est « travailler plus pour gagner moins »). Quand on sait le temps de préparation d’une heure de cours universitaire, on voit que cela va dégrader la qualité de l’enseignement et interdire à ces collègues de pratiquer leur second métier, celui de chercheur, ce qui va, à son tour, détériorer l’enseignement universitaire dont la valeur tient au fait qu’il est alimenté par la recherche.

Si l’on ajoute à cela le démantèlement du CNRS, celui des concours nationaux de recrutement des enseignants du premier et second degré, l’accroissement exorbitant du pouvoir des présidents d’université (devenant des roitelets dont les courtisans se disputeront les faveurs), le « contrat doctoral » qui oblige les doctorants à faire financer leur thèse par les entreprises (et l’on sait à quel point le patronat adore les sciences humaines, par exemple), la suppression de l’évaluation des chercheurs par leurs pairs (qui sont les véritables experts) au profit de technocrates au service du pouvoir, on comprend que la coupe est pleine…

Comme si cela ne suffisait pas, « Sarkozy l’agité » s’est illustré la semaine dernière par une déclaration insultante de plus à l’égard des chercheurs français accusés d’être mauvais et improductifs. Comme chacun sait, l’univers entier devrait nous envier ce président qui brille par son expertise scientifique et par sa grande culture… Dommage que personne ne s’en soit encore aperçu.

Il est pourtant vrai que l’université française, sur certains plans, n’est pas défendable : malgré un mouvement de démocratisation, les enfants d’ouvriers ont aujourd’hui 8 fois moins de chances d’y accéder que les enfants de cadres. C’est bien pire encore dans les Grandes Ecoles où le rapport des chances d’accès entre ouvriers et cadres est de 1 contre 23. Il reste donc bien du chemin à faire vers l’égalité... Mais cette démocratisation, même timide, est insupportable pour la clique des nantis au pouvoir qui veulent effacer jusqu’au souvenir des avancées de 1968. Face à leurs réformes, il faut donc défendre l’université sans pour autant renoncer à la transformer.

Alain Léger

Professeur de sociologie à l’Université de Caen