EDITO

Taxer le pauvre


17 décembre 2012

Au temps de la Belle Époque, au tout début du XXe siècle, Alphonse Allais écrivait de sa plume acerbe  : « Il faut prendre l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres. » Son trait d’esprit, le polémiste était coutumier du fait, est aujourd’hui d’une stupéfiante actualité. L’Observatoire français des conjonctures économiques publie ces jours-ci son petit ouvrage annuel sur l’économie française et qualifie les années noires que nous traversons de « première grande crise de la mondialisation ». Pendant que les géants du CAC 40, du Dow Jones et autre Nasdaq s’éclatent, la pauvreté éclate. En France, comme avant elle en Grèce, en Italie ou en Espagne, la cote d’alerte est atteinte. Le taux de pauvreté (8,6millions de personnes touchées) bat le record de 1975, le chômage a grimpé de 9% sur un an, le mal-logement atteint 3,5 millions de familles. La pente est mauvaise. Le moment ressemble à un basculement. Et pourtant, loin de travailler à remplir la bourse des plus modestes, option maintenant défendue par beaucoup d’économistes pour battre en brèche la crise, c’est la fuite en avant « austéritaire » que choisit un gouvernement.

Le gros morceau du fameux pacte de compétitivité de Jean-Marc Ayrault arrive en débat à l’Assemblée nationale, via un petit amendement déposé à la va-vite par le gouvernement dans le projet de budget rectificatif de fin d’année. Vingt milliards d’euros de crédit d’impôt sont déposés sous le sapin des entreprises, sans contreparties. Les députés et sénateurs du Front de gauche s’étranglent, les écologistes râlent. Même au sein du groupe socialiste, on se plaint du « chèque cadeau ». Car, on le sait, sans obligation, les multinationales vont utiliser le dispositif comme un effet d’aubaine. Pour elles, le crédit d’impôt, c’est « prends l’oseille et tire-toi ». Le trou sera en partie bouché par une augmentation de la TVA, impôt qui frappe au cœur les familles les plus modestes.

Pour elles, la facture est lestée de plomb et à chaque fois, les urgences sont plus lourdes. À l’heure qu’il est, la puissance publique paraît impuissante à endiguer le tourbillon descendant. Les mots claquent, les faits font flop. Après Arnaud Montebourg, qui perd la bataille d’une prise de contrôle public dans le capital d’ArcelorMittal , à Florange, Cécile Duflot va-t-elle perdre celle de la réquisition de logements  ? La ministre menace à son tour, répète que « s’il faut passer à des réquisitions, je le ferai, sans mollesse ». Mais le fait qu’elle en appelle à l’église pour offrir un toit aux sans-abri est un signe inquiétant de la mollesse du gouvernement face aux banques et aux grands groupes immobiliers.

Dans le cas de la survie des hauts-fourneaux de Florange comme dans celui de la crise du logement, le message politique qui est délivré fait la démonstration affligeante du renoncement à affronter les lobbys de l’argent.

Le gouvernement est malade d’une idée fixe, qui consiste à penser qu’il est impossible de reprendre du pouvoir sur les marchés financiers. « La meilleure façon de ne pas avancer est de suivre une idée fixe », disait Jacques Prévert. Le poète écrivait aussi, dans le scénario des Enfants du paradis  : « On ne peut tout de même pas tout leur prendre, aux pauvres  ! »

Caen le 17 décembre 2012