CHANGER DE CAP POUR UNE DEMOCRATISATION SCOLAIRE

Tribune de Stéphane Bonnéry, chercheur en éducation, membre du réseau école du PCF


11 février 2013

Les enseignants sont dans la rue. Et voilà qu’autour du gouvernement on les accuse encore d’« immobilisme et de corporatisme ». Si les réformes proposées rompaient avec les logiques libérales, probablement que les profs ne se battraient pas contre ! L’immobilisme semble au contraire bien qualifier la logique des réformes scolaires par rapport aux gouvernements précédents. A quand le changement de cap, une vraie direction à gauche et la démocratisation scolaire ? Quel gâchis ! Alors que les attentes sont si grandes et les besoins énormes. La grande réforme annoncée de l’école se trouve cadenassée dans la préparation de l’acte 3 de la décentralisation : la réforme des « rythmes » est un prétexte pour transférer progressivement la scolarité vers les municipalités, les associations et les officines privées, donc sans égalité entre territoires. En effet, après avoir supprimé les postes pour les classes de toute petite section, et d’avoir supprimé les samedis matins (au total, l’équivalent de deux ans de scolarité), la réforme propose de basculer les 24h hebdomadaires en cinq jours... et dit qu’on va augmenter le temps pour les enfants... "grâce" à l’intervention périscolaire.

Les dominos sont disposés pour que l’un enclenche les autres. La crainte est que, derrière les discours sur le rapprochement du primaire et du collège, se cache la logique de faire faire aux professeurs des écoles, finissant de plus en plus tôt l’après midi de réforme en réforme, un complément de service au collège (suppression de profs du secondaire), et que le temps des écoliers du primaire soit de plus en plus confié au périscolaire.

Le piège est tendu aux maires de choisir entre mercredi et samedi matin pour remplacer les heures perdues en fin d’après-midi : le premier rouage de l’engrenage qui conduit à municipaliser les enseignements. Pourquoi ne pas répondre partout qu’il y a des instances paritaires nationales, et que c’est à elles de décider ce qui doit s’appliquer partout, à égalité sur le territoire national ?

Cette réforme ne déconstruit pas seulement l’école publique, mais aussi le métier d’animateur, n’ayant plus la journée complète du mercredi pour conduire des activités suivies, mais morcelées, en faisant d’eux des sous-enseignants, en concurrence avec des vacataires enseignants embauchés par les villes qui « enseigneront » sur le temps périscolaire ce que l’école n’aura plus le temps d’enseigner. Nous pourrions prendre l’initiative de conduire des débats pour faire converger enseignants et animateurs : l’école à l’école et les loisirs éducatifs sur le temps non scolaire !

Le rôle des collectivités territoriales est ailleurs : créer les conditions d’un environnement culturel et sportif de qualité partout, sur lequel puissent s’appuyer aussi bien les loisirs éducatifs hors temps scolaire que les enseignants pour s’en saisir dans une approche scolaire (se saisir des visites, de activités, pour développer un point de vue d’études sur eux, outillé des savoirs des disciplines scolaires). La réforme des rythmes, c’est encore un prétexte pour ne plus viser les mêmes objectifs pour tous les élèves, et faire « à chacun son école ». Elle se présente comme la réforme faite par la droite du « socle commun » : le minimum sur le temps scolaire, et pour les « lents » et les « rapides », selon les ressources familiales et locales, des cours en plus ou pas sur le temps périscolaire... Une telle logique est terrifiante d’inégalités !

Alors qu’elle est retoquée dans plusieurs instances paritaires, le ministre veut faire passer la réforme en force. Il faut entendre les exigences de démocratisation : ne pas désarmer l’école, mais la transformer pour qu’elle démocratise mieux le savoir, pour qu’elle conduise chaque futur adulte à s’approprier des modes de raisonnements diversifiés, afin qu’il soit préparé à vivre dans la société des décennies à venir où les savoirs savants modèleront davantage les métiers et les situations de la vie sociale. Il est nécessaire de transformer encore l’école pour qu’elle conduise tous les élèves à un diplôme, car le diplôme est la meilleure arme de ceux qui n’ont pas de carnets d’adresses parentaux.

Décevoir les attentes de démocratisation, les exigences des citoyens de gauche, c’est non seulement être responsable des conséquences sur les élèves, mais c’est aussi rejouer une partition qui a conduit, après les déceptions des précédents gouvernements de gauche, à préparer un retour chaque fois plus dur de la droite, chaque fois plus inégalitaire : si un gouvernement de gauche ne fait pas la preuve que la démocratisation, c’est possible, alors il met dans les têtes qu’il n’y a qu’à se résigner aux inégalités.

C’est pourquoi on ne peut pas attendre l’échec de ce gouvernement en espérant des jours meilleurs… faisons entendre les exigences maintenant, haut et fort, pour la formation des élèves et pour l’avenir de ce pays et du monde, qui passe par des citoyens plus cultivés.

Stéphane Bonnéry lundi 28 janvier 2013